Le Palais fédéral : un chefd’oeuvre maçonnique?

En étudiant les oeuvres des artistes ayant embelli le Palais fédéral, on peut légitimement se demander s’ils furent membres d’une Loge maçonnique et si leurs oeuvres illustrèrent leurs convictions personnelles.

Par le Frère Rémy Hildebrand, Loge Fidélité et Prudence à l’Orient de Genève.

En 1850, la construction d’un Hôtel du gouvernement à Berne fut décidée. Les architectes durent veiller à son esthétique, à sa fonctionnalité et à sa sobriété. Le projet de Ferdinand Stalder ( 1813-1870 ) fut retenu. Cependant, comme la Ville formula de nouvelles attentes architecturales, le mandat fut confié à l’architecte Jakob Friedrich Studer ( 1817-1879 ). Charpentier, ce dernier se forma à Vevey chez Philippe Franel, puis à Bâle chez Amadeus Merian, avant de se perfectionner en Allemagne et en France. Réputé, il devint ensuite architecte cantonal. Après cinq ans de travaux, le bâtiment fut inauguré le 5 juin 1857.

Le Palais fédéral

Disposé en fer à cheval et de style néo-renaissance, l’Hôtel du gouvernement comporte quatre étages. Le Conseil des Etats occupe l’aile est, tandis que le Conseil national se situe dans l’aile ouest. Devant la façade nord, la fontaine Berna incarne une déesse protectrice de la Ville ; adossées au pilier central, quatre figures de femmes en fonte symbolisent les saisons; à leurs pieds, quatre cygnes représentent le Rhin, l’Aar, le Rhône et le Tessin. Cette oeuvre de Raffael Christen fut inaugurée en 1863.

Les plafonds et les murs de l’Hôtel du gouvernement sont ornés de fresques; une croix fédérale en pierres incrustées recouvre le sol. En 1885, la construction d’un nouveau bâtiment administratif fut envisagée. Alfred Friedrich Bluntschli de Zurich reçut le 1er prix et Hans Wilhelm Auer domicilié à Vienne, architecte de Saint-Gall, remporta le 2e prix. Comme l’idée d’une coupole reliant les deux chambres du Parlement séduisit le conseiller fédéral Karl Schenk, Hans Wilhelm Auer se vit confier la construction de l’aile est du Palais fédéral et du Palais du Parlement. Deux départements s’y installèrent : le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports, et le Département fédéral de l’économie ; plusieurs armes, notamment la cavalerie, l’artillerie, la fanfare et la garde de forteresse illustrèrent le premier, alors que le deuxième fut représenté par un potier, un géomètre, un menuisier, un sculpteur, un forgeron et des agriculteurs.

Transformations et aménagements1

Dans le hall de l’aile est du Palais fédéral, des sculptures de l’artiste Rosa Langenegger ornent les niches. Elles évoquent le départ du guerrier, la défense, la victoire ou la mort, le retour victorieux. Le 1er avril 1902, le nouveau Palais fédéral fut inauguré. Hans Wilhelm Auer réussit son pari: utiliser uniquement des matériaux de construction d’origine nationale, donner la priorité à des entreprises et des artisans helvétiques, représenter artistiquement la Suisse de jadis et du temps présent, de même qu’un édifice éternellement célèbre, symbole de l’unité du pays, la plus grande réalisation de l’art national.

La façade nord du Palais fédéral reprend l’idée des quatre colonnes du temple de la Grèce antique et de Rome. Sur le fronton, l’oeuvre du sculpteur genevois Rodo de Nierderhäusern réunit un groupe de femmes incarnant les valeurs helvétiques: l’indépendance politique ( la bannière ), les pouvoirs législatif ( le bouclier et la règle graduée ) et exécutif ( le parchemin et la plume d’or ). Deux griffons d’Anselmo Laurenti – la force et l’intelligence – garantissent l’indépendance de ces deux pouvoirs. OEuvre du carougeois André Vibert, deux figures de femmes complètent ce groupe de sculptures.

Les portes du Palais fédéral symbolisent le courage, la sagesse et la force.

A gauche, la liberté est symbolisée par des menottes brisées retenues par une chaîne et une date, celle de 1291, rappel du premier pacte des cantons primitifs ; à droite, l’allégorie de la paix : la femme pose la main sur une épée et tient dans l’autre main un rameau d’olivier et une date, celle de 1848, rappel de la première Constitution de la Suisse en tant qu’Etat fédéral. En clefs de voûte, les portes symbolisent le courage, la sagesse et la force. A la base de la coupole, un relief désigne la garde des vallées. De chaque côté du portail d’entrée, deux figures de bronze de l’artiste Maurice Hippolyte Reymond incarnent le vieil homme à vocation d’historien et le jeune homme à celle d’historiographe. Chaque parlementaire n’est-il pas invité à honorer l’histoire de la Suisse à travers ses traités, ses accords, ses droits, ses devoirs ? Trois têtes sculptées représentent cet engagement: la tête avec la dépouille du loup, la sagesse, soit le vieil Helvète, et la force avec le casque à cornes de taureau.

OEuvre de Joseph Vetter, les clefs de voûte des trois portails de la salle du Conseil des Etats évoquent les langues officielles avec la tête d’un Alaman casqué, d’un Burgonde et d’un Lombard. Au-dessus de la corniche du balcon, six sculptures de style corinthien symbolisent des corporations, à savoir le guerrier, l’artisan, l’artiste, l’érudit, le commerçant et le paysan. Les vingt-deux écussons des cantons ornent la corniche principale. Le commerce, la science, l’industrie, l’art, rappellent l’essor helvétique. Vingt-deux fenêtres – vingt-deux cantons – garnissent la coupole. Quatre reliefs forment un arc de cercle surbaissé ; on y distingue la garde des montagnes ( un nid d’aigle ), la garde des collines ( le tas de bois pour le feu, signal de danger ), la double garde des vallées ( des hommes allongés, armes en main ).

Le hall de la coupole

Du point de vue architectonique et décoratif, le hall de la Coupole constitue l’édifice principal du bâtiment, dessiné à l’image d’une croix. Un écusson de la Croix suisse entre les pattes d’un ours, du sculpteur Urs Eggenschwiler, accueille le visiteur ; un berger souffle dans le cor des Alpes et un pêcheur jette son filet. Ces personnages incarnent le peuple d’Helvétie. Le faîte de la calotte de verre est coiffé de la Croix suisse ceinte d’une couronne de chêne et portée par deux génies ailés symbolisant la liberté. Les inscriptions de la mosaïque centrale – unus pro omnibus/ omnibus pro uno – reprennent le thème de l’unité symbolique de l’Etat fédéral. Albert Lüthi a conçu les écussons des cantons qui entourent la Croix suisse. L’écusson du canton du Jura, créé en 1978, a été rajouté en 1981. D’autres figures de femmes représentent les affaires militaires, la justice, l’instruction publique et les travaux publics.

OEuvre d’Emile-David Turrian, le vitrail nord illustre le commerce ; le vitrail d’Albert Welti est consacré à la fabrication du textile ; le vitrail sud d’Hans Sandreuter représente l’agriculture ; le vitrail ouest, réalisé par Ernest Biéler, incarne l’industrie métallurgique. Pour sa part, Adolf Meyer a créé un relief illustrant le Guillaume Tell de Schiller. De part et d’autre de la loggia d’honneur, des oeuvres d’Hugo Siegwart représentent le héros Winkelried et le pacifiste Nicolas de Flue. Dans la partie sud, l’oeuvre d’André Vibert – qui honore les trois Confédérés Walther Fürst, Werner Stauffacher et Arnold von Melchtal, tenant le parchemin de l’alliance – fut inaugurée en mai 1914. Debout sur des pilastres, les lansquenets montent la garde ; en première ligne, la Suisse alémanique et la Suisse romande, en deuxième ligne la Suisse italienne et la région romanche.

Le Conseil des Etats

Jouxtant celle du Conseil des Etats, la salle des commissions, dite salle verte, conduit au salon du président et à quelques antichambres. OEuvre du ferronnier lucernois Ludwig Schnyder von Wartensee, le lustre en fer forgé de 1,5 tonne compte quelque 208 ampoules. Sur la paroi composée de cinq tympans a été peinte dans la région de Sarnen la Landsgemeinde de Stans. Elle compte plus de 175 personnages. Les artistes Albert Welti et Wilhelm Balmer l’ont réalisée successivement. Les années fondatrices de l’histoire constitutionnelle helvétique y sont rappelées: 1291, le plus ancien pacte d’alliance ; 1393, le Convenant de Sempach ; 1481, le Convenant de Stans ; 1803, l’Acte de médiation ; 1815, le pacte fédéral de la Restauration ; 1848, la Constitution fédérale ; 1874, 1re révision de la Constitution fédérale ; 1999, 2e révision de la Constitution fédérale.

Le Conseil national

Théâtre démocratique en hémicycle, la salle du Conseil national reçoit la lumière à travers une immense verrière. Les plans du théâtre Richard Wagner ( Munich ) conçu par Gottfried Semper ont inspiré l’architecte Hans Wilhelm Auer. Deux cariatides et deux atlantes soutiennent les loges des diplomates. Au-dessus de la fresque évoquée plus haut, un relief d’Aloys Brandenberg rend hommage à une femme coiffée d’une couronne évoquant les hauts faits de ses ancêtres. Elle tient une pomme percée dans la main gauche. A chaque extrémité de la fresque, les sculptures d’Antonio et de Giuseppe Chiattone représentent Guillaume Tell assis et la Stauffacherin. Les médaillons du plafond de ce grand hall en forme de demi-cercle symbolisent les vertus essentielles de l’Etat : la Justice, la Charité, le Patriotisme, la Sagesse, la Vérité ; suivent cinq illustrations de l’artisanat et de l’industrie : la construction, la boulangerie, le tourisme, la cordonnerie, la forge ; d’autres compétences sont à l’honneur : l’industrie horlogère, l’agriculture, l’éducation, l’art, les sciences.

 

1 Monica Bildinger, Le Palais fédéral à Berne, Guide des monuments suisses SHAS, 2009. Pierre Wuthrich, magazine Construire, 22 juin 2015. Nota bene: les Frères intéressés par l’organisation d’une visite du Palais fédéral peuvent contacter le F. Rémy Hildebrand par email: remyhildebrand@gmail.com