Entre « Bonheur initiatique et contemplatif »

Tout un chacun mène sa quête pour accéder au bonheur, selon sa perception et la définition qu’il en donne. Deux voies parmi d’autres permettraient d’atteindre cet état si convoité, mais ô combien improbable… : la Franc-maçonnerie, d’une part, car l’initié détiendrait les clés du «Bonheur initiatique», et la philosophie, d’autre part, celle d’Aristote qui montrerait le chemin du «Bonheur contemplatif». Eclairage.

Le F∴ Alain Pozarnik, ancien Grand Maître de la Grande Loge de France, s’est penché sur le «Bonheur initiatique» que tout initié serait censé vivre, puisqu’il détiendrait les clés pour l’atteindre. En théorie en tout cas, car trois conditions s’imposent pour que ce «Bonheur initiatique», directement lié à l’évolution de la conscience de l’initié, se réalise.

Parvenir à cet état d’«extase» implique un centrage de l’initié sur lui-même, sa prise de conscience d’exister par la perception de ses fonctionnements automatiques. Telle apparaît la première condition du «Bonheur initiatique». Selon le F∴ Pozarnik, dès que l’initié cherche à éveiller sa conscience, il commence à voir les causes de ses actions, à comprendre ses motivations, et à filtrer ses pensées et ses émotions par la raison, avant de les exprimer par la parole ou l’action; de la sorte, l’initié s’efforce de se connaître tel qu’il est réellement, parce que le mystère de son devenir se cache dans son Être originel. Il doit donc soulever le voile de sa personnalité secrète pour percevoir sa nature profonde et la développer. Cette force souterraine de devenir, de s’épanouir dans un perfectionnement à venir, dans un mieux-vivre, anime et irrigue toute vie, pensée et action de l’humain.

La deuxième condition liée au «Bonheur initiatique» demande à l’initié de se décentrer pour aller à la rencontre des autres, pour se conduire avec fraternité. Car leur approche superficielle et égotiste empêche l’approfondissement de sa propre existence. Se décentrer signifie que l’initié ne porte plus (ou porte moins) sa capacité d’attention sur lui-même, mais la dirige vers la vie extérieure, vers le centre des autres. Le F∴ Pozarnik explique que l’illusion serait de croire que la centration sur soi-même est nécessaire et suffisante pour faire grandir son Être. Descendre en soi-même est essentiel pour entrer en contact avec ce dernier, mais poursuivre égoïstement, ramener tout à soi en se coupant des autres serait contraire à son développement et à sa maturation. Le véritable perfectionnement humain ne se met pas au service de l’ego, mais de l’humanité. Le perfectionnement de la maturation de l’initié constitue une progression de sa conscience; liée à son Être intérieur, elle se lie aussi à celui des autres. Sans eux, il n’existe pas de véritable progression humaine, pas de réel bonheur humain. Débarrassé de toute dualité, l’initié exprime son bonheur en aimant comme il respire, parce qu’il accueille les autres dans toute leur réalité.

Percevoir sa nature profonde et la développer

Passer d’une conscience égotiste à une conscience de l’Être intérieur, en suivant l’élargissement du cercle tracé par l’intelligence du compas, voici la troisième condition du «Bonheur initiatique». C’est toute la question de l’initié piégé dans le tourbillon de son ego, enfermé dans le paraître et l’avoir qui l’empêchent d’avancer, de s’élever. L’initié, qui goûte au «Bonheur initiatique», s’est rapproché de la vie en se distançant de son ego par la conscience. Comme ce dernier ne se sent plus menacé, il ne dévore plus l’initié, ne lui cause plus de souffrances. Au contraire, il lui permet de respecter le sens de l’énergie universelle qui ouvre les portes de l’amour, de l’harmonie, de la création.

Le «Bonheur initiatique» serait ainsi le privilège du seul initié «authentiquement humain», «accompli» en conscience. A l’écoute, il fait ce qu’il a à faire au moment où cela doit être fait pour être en harmonie avec la vie, le monde et l’univers. L’initié se situe dans le sens de l’ordre essentiel, de plus d’amour, lui-même fondement de la vie, nourriture primordiale du corps et de l’esprit, de l’Être.

Vertus et intelligence

Le philosophe grec Aristote (384 – 322 av. J.- C.) considéra que le bonheur ne peut s’apprécier que sur le long terme, dans la perspective globale d’une vie faite de modération et de vertu. Cette conception exclut que le plaisir et la reconnaissance sociale soient deux principes directeurs, l’un étant éphémère par définition et l’autre fragile par son insignifiance. En revanche, la vertu sous toutes ses formes s’avère primordiale, car une âme tempérante, qui s’emploie avec constance et discipline à observer en toutes choses une juste mesure et sait discerner l’essentiel du futile, accède plus facilement à un bonheur solide et pérenne. Comme le bonheur aristotélicien tend vers la permanence, le philosophe estime que rien n’est plus durable que l’étude et la contemplation des principes que l’homme peut réaliser au moyen de son intelligence. Or, c’est grâce à cette intelligence qu’il se rapproche du divin, parce qu’elle agit en lui comme une graine de divinité et le situe à mi-chemin entre corporéité et immatérialité, entre mortalité et immortalité.

Pour Aristote, l’homme contemplatif est celui qui, en tant que citoyen de la cité, suit les principes de la modération menant à une vie vertueuse; mais il ajoute à la pratique des vertus morales une dimension intellectuelle, «spirituelle» même, qui apporte une élévation à la vie. Aristote distingue deux types de vertus: d’un côté, les vertus éthiques – la force, la tempérance, la justice – qui impliquent la maîtrise de la partie irrationnelle de l’âme; de l’autre, les vertus dianoétiques (mode de pensée discursif, intellectuel, par opposition au mode intuitif, dit noétique) qui appartiennent exclusivement à la partie rationnelle de l’âme, soit l’intellect et la pensée. Ces vertus, qui s’acquièrent par l’éducation, sont celles qui conduisent au bonheur authentique ou «Bonheur contemplatif».

L’homme contemplatif réfléchit aux premiers principes de la réalité; cette «substance» transcende le monde physique soumis à un changement continu (la tension entre la forme et la matière) et s’occupe uniquement de ce qui est immobile et permanent, à savoir la forme. C’est sur cette base qu’Aristote élabora sa théorie de la métaphysique qu’il définit comme le «savoir suprême», la «philosophie première». D. P.

Références
– Alain Pozarnik, Le Bonheur initiatique (Editions Dervy, Paris 2010)
– Oriol Ponsati-Murlà, Aristote (Editions RBA, Bruxelles 2016)